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Coronavirus : “Ce n’est pas le moment de relâcher la réglementation bancaire”

By April 3, 2020 No Comments
Christine Mathis, experte en conformité et synergie organisationnelle (à gauche), et Camille Baudoin, experte en services financiers.

Les banques souffrent du coronavirus. L’économie mondiale marche au ralenti. Le risque de défaut des entreprises et des particuliers s’accroît. Dans ce contexte, faut-il alléger les règles d’encadrement des activités bancaires pour tenter d’éviter des faillites ? Pour Christine Mathis et Camille Baudouin, deux expertes de la réglementation bancaire, la réponse est non. Elles appellent cependant les régulateurs à alléger les contrôles et faire preuve de souplesse.

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Le 26 mars dernier, l’agence de notation Moody’s a dégradé l’ensemble du secteur bancaire français mais aussi belge, italien, espagnol et néerlandais. Les banques centrales européennes, britannique et américaine multiplient les plans de secours pour assurer la liquidité des banques. En France, le gouvernement a décidé de garantir à hauteur de 300 milliards d’euros les nouveaux prêts aux entreprises. Faut-il aller plus loin et adoucir les réglementations qui visent à garantir l’intégrité et la solidité des banques, comme par exemple revenir sur le montant minimum de fonds propres que les banques doivent détenir ? Christine Mathis, PhD, experte indépendante en conformité et synergie organisationnelle, coach certifiée, et Camille Baudouin, experte indépendante en services financiers, enseignante à Sciences Po et à l’ESLSCA, auteure de “Stratégie bancaire et réglementation. De la contrainte à l’opportunité” (éd. Dunod), répondent toutes deux par la négative. En ces temps de crise mondiale, elles invitent cependant les régulateurs bancaires à faire preuve de souplesse dans les contrôles et à autoriser les opérations avec les pays sous embargo.

France 24 : Face à l’ampleur exceptionnelle de la crise sanitaire et économique induite par le Covid-19, faut-il relâcher la réglementation sur les établissements bancaires ?

Christine Mathis : La réglementation bancaire a été mise en place dans une double optique : protéger les déposants d’une part, et les investisseurs et les marchés financiers d’autre part. Malgré le Covid-19, ce n’est pas le moment de relâcher la réglementation bancaire – au contraire, sa philosophie est plus que jamais d’actualité. Les crises, surtout lorsqu’elles ont un impact sur l’organisation des équipes, ce qui est le cas avec le développement du travail à distance, sont des périodes favorables aux fraudes. Le maintien des règles et procédures est donc nécessaire à la protection des établissements et de leurs clients. Pour autant, la réglementation est un corpus de règles plus ou moins précises, qui laisse pour certaines d’entre elles de la souplesse dans leur interprétation et leur mise en œuvre. C’est sur ces deux aspects qu’en période de crise, il est possible de jouer.

Camille Baudouin : Il ne semble en effet pas opportun d’assouplir les réglementations actuellement en vigueur. Transformer l’organisation et les systèmes informatiques requiert déjà beaucoup de travail pour une banque. Le temps d’opérer ces assouplissements, la crise sera peut-être terminée. Ce serait beaucoup d’énergie dépensée pour pas grand-chose. De plus, les banques centrales et les pouvoirs publics ont déjà pris certaines mesures pour accompagner le secteur financier. La Banque centrale européenne (BCE) s’est notamment engagée à racheter 750 milliards d’euros de titres. La Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque d’Angleterre ont quant à elles opté pour une baisse des taux directeurs, afin de faciliter notamment le refinancement des banques auprès des banques centrales.

Que recommandez-vous donc comme solutions à la crise ?

C. M. : Compte tenu du contexte très particulier dans lequel nous sommes, il serait bon que les régulateurs chargés de surveiller les établissements bancaires fassent preuve de souplesse sur certains points. Ils pourraient par exemple, comme le demande l’ONU, assouplir les embargos visant certains pays, et notamment l’Iran. Plus radical : ils pourraient interdire temporairement certaines opérations, comme les ventes à découvert sur des valeurs spécifiques. Rappelons que la vente à découvert consiste à vendre un actif qu’on ne possède pas encore le jour de la vente. Quant aux banques, elles pourraient assouplir leur politique de crédit, sachant qu’en France mais aussi ailleurs, l’État s’engage à en garantir une partie.

C. B. : L’assouplissement des réglementations à venir me semble également être une solution. Nous en avons eu un avant-goût avec la nouvelle réglementation SFTR (Securities Financing Transactions Regulation), qui accroît la transparence des marchés financiers. Elle devait entrer en vigueur en avril 2020. Le superviseur européen ESMA (European Securities and Markets Authority) a invité les régulateurs nationaux européens à ne pas prioriser leurs actions de contrôle sur cette nouvelle réglementation avant le 13 juillet 2020.

Dans ce contexte économique, très particulier, faut-il s’attendre à des faillites bancaires ?

C. B. : Les banques sont globalement plus solides, plus capitalisées, et possèdent plus de fonds propres que lors de la crise de 2008. Elles sont également plus préparées en termes de scénario catastrophe et savent mieux orchestrer leur survie pour éviter la faillite, quitte à se défaire de certaines activités.

C. M. : Très clairement, la volonté politique affichée est de limiter l’impact de la crise économique, or les banques sont un élément clef dans la mise en œuvre de cette politique. Les mesures prises pour garantir le crédit sont de nature à limiter les risques pris par les banques.

Pourquoi les néobanques, purs acteurs Internet, sont-elles les plus fragiles ?

C. B. : Les néobanques sont globalement déficitaires, car elles reposent sur des modèles économiques nouveaux et n’ont, pour la plupart, pas atteint la taille critique permettant leur équilibre. Néanmoins, elles proposent relativement peu de crédit, et nombre d’entre elles sont adossées à de grands groupes solides, et s’adressent d’abord à une clientèle de particuliers. Elles sont donc moins exposées à cette crise. Cela dit, certaines d’entre elles type Qonto sont positionnées sur une clientèle professionnelle de type entrepreneurs et travailleurs indépendants, qui sont eux en première ligne de cette crise.

Faut-il s’attendre à un mouvement d’OPA, de rachats ou de consolidations ?

C. B. : Si malgré les mesures prises par les gouvernements et les banques centrales, certaines banques devaient rencontrer de grandes difficultés, on pourrait éventuellement assister à des rachats et consolidations du marché bancaire, comme lors de la crise de 2008. Mais les OPA hostiles ne semblent pas une option recommandée en période de crise. Dans tous les cas, cela n’interviendrait pas dans l’immédiat. En 2017, Santander a acheté pour 1 euro symbolique la Banco Popular pour lui éviter la faillite.

Les banques européennes sont-elles plus exposées à des défauts que leurs homologues américaines ?

C. B. : Les seuils minimum de fonds propres imposés aux banques américaines sont globalement plus élevés qu’en Europe : on leur demande d’être davantage capitalisées. Mais schématiquement, les banques européennes reposent plutôt sur un modèle de banque universelle (elles sont à la fois banque de détail et banque d’investissement) alors que les banques américaines sont historiquement soit l’une, soit l’autre, bien que ceci soit moins vrai depuis plusieurs décennies, notamment depuis le rachat de la banque d’affaires Merrill Lynch par la banque de détail Bank of America en 2008. D’une manière générale, les banques universelles sont réputées plus à même de faire face à un choc, car elles sont par définition moins exposées aux marchés financiers qu’une banque d’investissement. Grâce à leur activité de banque de détail, elles diversifient leurs risques. Néanmoins, elles génèrent des revenus plus faibles qu’une banque d’investissement en période de contexte économique favorable. En clair, elles sont plus stables, mais moins rémunératrices. Enfin, le financement des entreprises aux États-Unis se fait davantage via les marchés financiers, notamment via l’émission d’obligations, que par le crédit bancaire. En Europe, c’est l’inverse, même si la tendance tend à évoluer vers plus de recours aux marchés financiers.

Propos recueillis par Ali Laïdi

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