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En Europe, le Covid-19 remet le revenu universel au coeur des débats

By July 4, 2020 No Comments
Alessandro, un sans domicile fixe, dans les rues de Barcelone, en Espagne, le 24 mars 2020.

Frappé par la pandémie de coronavirus, le gouvernement espagnol est le premier d’Europe à lancer les prémisses d’un revenu universel. La crise sanitaire a rouvert le débat autour d’un revenu vital ou une allocation sans conditions, en France et ailleurs.

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Avant la pandémie, la question d’un revenu universel était au cœur de l’accord de coalition conclu entre les socialistes au pouvoir en Espagne et le parti de gauche radicale Podemos. Face à la crise sanitaire et sociale provoquée par le coronavirus, le gouvernement a annoncé la mise en place progressive d’un “revenu minimum vital” : un filet de sécurité, dont le montant n’a pas encore été arrêté, pour toute famille dont les revenus seraient inférieurs à 450 euros, sans aucune autre justification. 

La mesure doit entrer en vigueur dès le mois de mai. “De nombreuses familles n’ont pas les moyens de remplir leur réfrigérateur en ce moment”, a expliqué, jeudi 17 avril, auprès de la presse espagnole Pablo Iglesias, chef de file de Podemos et ministre des Droits sociaux. 

Les chiffres de chômage ont connu des records en Espagne depuis le début de la crise sanitaire : 900 000 pertes d’emploi entre mi-mars et début avril, selon le ministère de la Sécurité sociale. Des statistiques qui dépassent la crise financière de 2008. “Le revenu minimum vital aura un caractère permanent, comme le prévoit l’accord de coalition”, a avancé José Luis Escrivá, à la tête de ce ministère, à la chaîne Cadena Ser. 

“Le revenu universel était au début un des thèmes de campagne de Podemos. Aujourd’hui, on est plutôt dans un modèle de revenu minimum, qui a comme vocation de couvrir les besoins essentiels à la vie. Ce n’est pas la même chose”, nuance Joan Cortinas-Munoz, chercheur au Centre de sociologie des organisations de Sciences Po Paris et spécialiste des politiques sociales en Espagne, contacté par France 24. 

Il souligne également que les régions espagnoles, qui jouissent d’une autonomie administrative, ont mis en place à leur échelle des systèmes d’allocations minimales, sous condition de recherche d’emploi, et ce, depuis la fin des années 1980. Le gouvernement espagnol a annoncé que son revenu vital serait complémentaire à ces aides.

L’universalité du revenu sur la table

Est-ce suffisant ? “Les montants de ces revenus sont ridicules dans certaines régions d’Espagne. Ils sont de l’ordre de 500 euros environ pour une personne seule, alors que le seuil de pauvreté se situe autour des 750 euros par mois pour un individu seul”, affirme Joan Cortinas-Munoz.

“De plus, cette crise sanitaire sera une crise économique. La pire depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec la flambée du chômage, beaucoup de gens seront accueillis par un système de protection sociale qui a été durci par des réformes libérales depuis 30 ans. Nombreux en seront exclus par des conditions d’accès”, ajoute-t-il.

De nombreuses voix s’élèvent pour réclamer un dispositif universel. Le PDG de Twitter a annoncé un don d’un milliard de dollars pour financer la gestion de la pandémie, mais aussi l’après-confinement, à travers la mise en place d’un “Universal Basic Income”, un revenu de base. En Allemagne, une pétition dans ce sens de la styliste Tonia Merz a recueilli plus de 460 000 signatures et a été envoyée au Bundestag. Au Royaume-Uni, 170 parlementaires ont appelé à mettre en place une aide inconditionnelle pour tous pendant la durée de la crise. Une idée écartée par le ministre des Finances, Rishi Sunak. 

Dans une lettre ouverte diffusée le dimanche de Pâques, le pape François s’est prononcé en faveur d’un salaire de base universel pour “honorer le travail essentiel et noble” des travailleurs modestes. “Les vendeurs de rues, les ferrailleurs, les forains, les petits agriculteurs, les ouvriers du bâtiment, les couturiers, les différents soignants” sont “totalement invisibles dans le système”, estimait le chef de l’Église catholique.

En France, repenser l’après-crise

En France, l’idée n’est pas nouvelle, mais elle résonne de nouveau alors que la crise sanitaire a mis en évidence la fragilité des travailleurs précaires. “Ceux qui n’ont pas accès au chômage partiel ou au droit de retrait, même pour des activités non essentielles, comme les livreurs de plateformes numériques tel que Deliveroo, n’ont aucune garantie financière s’ils cessent de travailler pour protéger leur santé”, explique à France 24 Nicole Teke, porte-parole du Mouvement français pour un revenu de base (MFRB), créé en 2013. 

“Il y a des trous dans la sécurité sociale, on veut un vrai socle de sécurité pour tout le monde”, souligne l’activiste, qui salue l’initiative espagnole d’instaurer un revenu minimum. 

Le revenu universel serait au cœur du débat philosophique autour d’un modèle de société post-coronavirus, “pour revaloriser les emplois essentiels, comme l’aide à la personne, qui sont les plus mal payés, mais aussi pour cesser cette suspicion constante envers les chômeurs dans les administrations qui versent les allocations existantes en France”, développe-t-elle. 

La justice sociale se heurte à la relance

Emmanuel Macron a lancé en juin 2019 une concertation autour du Revenu universel d’activité (RUA), pour fusionner le RSA, les allocations de logement et la prime d’activité. Selon les contours, encore flous, les bénéficiaires s’engageront à ne pas refuser une offre d’emploi plus de deux fois. “Le revenu universel tel que nous le concevons ne sera pas mis en place par le gouvernement actuel”, souligne Nicole Trek. 

“Dans le scénario de crise qui se dessine devant nous, je ne vois pas comment un gouvernement se lancerait dans une logique de revenu universel, avec la pression des marchés financiers, des banques et des organisations financières internationales sur les budgets des pays”, regrette pour sa part Joan Cortinas-Munoz. 

Dans ses prévisions de mercredi, le FMI table sur une hausse de la dette publique espagnole à 113 % du PIB, contre 95 % en 2019. En France, qui compte plus de 9 millions de salariés en chômage partiel, la dette bondirait de 17 points à 115 % du PIB en 2020.

“Il y a deux visions de société qui s’opposent”, reconnaît Nicole Trek. “Celle qui veut prendre cette occasion apportée par la crise pour repenser notre système sur des bases de justice sociale et celle qui veut sauver les entreprises et l’économie, en se serrant la ceinture.”

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