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Les difficultés à enterrer ses morts à l’heure du coronavirus

By March 28, 2020 No Comments
Très exposés au Covid-19, les professionnels du secteur funéraire s'inquiètent de travailler sans masques de protection.

Alors que le Covid-19 continue de se propager en France, les services funéraires sont en première ligne pour assurer la prise en charge des corps. Saturées, les entreprises de pompes funèbres doivent veiller à protéger leur personnel, tout en accompagnant au mieux les familles, en plein confinement.

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“C’est une folie”, s’inquiète Franck Vasseur, directeur des pompes funèbres L’Autre Rive, qui dispose de deux agences, à Paris et à Lyon, pour faire face à l’augmentation des décès liés au Covid-19.

Sur les deux dernières semaines, Baptiste Santilly, gérant de l’entreprise de pompes funèbres du même nom, a enregistré une augmentation du nombre de décès à traiter de l’ordre de 40 %. “Nous avons traité 26 cas liés au Covid-19, ce qui est énorme par rapport à la quantité totale des décès”, rapporte-t-il à France 24.

Dans cette crise sanitaire sans précédent, conseillers funéraires, porteurs, thanatopracteurs — qui administrent des soins — et opérateurs de crématoriums sont en première ligne. Pourtant, l’évolution des modalités de prise en charge des corps et le manque d’équipements mis à leur disposition suscite l’inquiétude de ces professionnels. Comment s’adapter à la situation en protégeant les salariés tout en répondant au mieux à la demande des familles ?

Mise en bière immédiate

“On est sur un flou artistique”, déplore Franck Vasseur, évoquant les derniers avis publiés concernant les conditions sanitaires pour les obsèques des morts du coronavirus.

Jusqu’au 24 mars, en effet, les recommandations du Haut Conseil à la santé publique (HCSP) abondaient dans un sens radical. Pas de toilette mortuaire, pas de préparation du corps, pas de présentation du défunt à la famille et une mise en bière immédiate. Des instructions qui ont quelque peu évolué, permettant désormais les actes de thanatopraxie, mais aussi la présentation du défunt à ses proches.

Les règles se sont assouplies, le HCSP ayant admis que les voies de transmission du virus se trouvaient réduites après le décès du patient. Aussi, désormais, “les proches peuvent voir le visage de la personne décédée dans la chambre hospitalière, mortuaire ou funéraire, tout en respectant les mesures barrière”, écrit l’instance chargée d’apporter une aide à la décision au ministre de la Santé.

Mais en pratique, nombre de professionnels du secteur funéraire s’y refusent. “On s’oppose totalement à ça parce que, sinon, dans une semaine, il n’y aura plus de personnel pour enterrer les gens”, affirme Franck Vasseur, expliquant que la politique de son entreprise demeurera tout de même celle de la mise en bière immédiate (sans présentation du corps à la famille) avec dépôt du cercueil dans un funérarium en attente des obsèques.

C’est aussi cette politique qu’a choisi d’adopter Baptiste Santilly. “Je ne changerai pas ma manière de faire”, assure le responsable de pompes funèbres, qui dispose de neuf agences réparties en Île-de-France et dans l’Oise, ainsi que de trois funérariums. “Je veux préserver mes salariés parce qu’on ne sait pas vraiment si les corps sont très infectieux ou s’ils le sont beaucoup moins que lorsque le patient était en vie”, poursuit-il.

“On vit dans la peur tous les jours”

Dans ce contexte difficile, les pompes funèbres doivent à tout prix préserver leur personnel, déjà sous-équipé, pour limiter la propagation du virus. “On considère que le personnel opérant n’est pas protégé car pas considéré comme profession médicale”, déplore Franck Vasseur. “On n’a absolument rien, on a trois pauvres masques, alors que nous sommes une équipe de cinq et que l’on reçoit constamment du public.”

“C’est assez pénible”, euphémise quant à lui Baptiste Santilly. “Normalement, quand on va chercher un défunt Covid-19, on a un équipement bien particulier : une combinaison, une charlotte, un masque, des lunettes et des sur-chaussures”, énumère-t-il. “Mais il est difficile de se les procurer, on manque de matériel et j’espère que l’État va nous mettre certaines choses à disposition prochainement”, espère-t-il alors que le secteur funéraire ne fait toujours pas partie de la listes des professions prioritaires pour l’accès aux masques.

En contact direct et prolongé avec les défunts, nombre de thanatopracteurs ont d’ailleurs fait valoir leur droit de retrait. “Ils ne veulent même pas intervenir pour faire des retraits de pacemaker, obligatoires pour la crémation ou l’inhumation”, ajoute Baptiste Santilly qui justifie ce refus par la volonté de protéger tous les collaborateurs.

Lettre au haut conseil de la santé publique :
Monsieur le Président du Haut Conseil de la santé publique,
Je vous prie…

Publiée par Syndicat Professionnel des Thanatopracteurs Indépendants et Salariés sur Jeudi 26 mars 2020

Au sein des neuf agences, son entreprise a également mis en place quelques mesures visant à préserver clients et salariés. Gants, stylos à usage unique, hygiaphones… “À l’heure actuelle, on reçoit pas mal de familles qui ont été en contact avec des défunts du Covid-19 ou qui sont, elles-mêmes, infectées”, explique-t-il. “On vit dans la peur tous les jours.”

Par ailleurs, dans le cas des deux entreprises de pompes funèbres contactées par France 24, les rendez-vous en agence sont limités à trois personnes (deux membres de la famille du défunt et un conseiller funéraire) ; deux personnes s’il s’agit des obsèques d’un défunt Covid-19. Une mesure nécessaire mais néanmoins difficile selon Franck Vasseur. “C’est compliqué de devoir mettre les gens dehors.”

Humainement, “aucun assistant funéraire n’est prêt à ça”

Toutes ces limitations s’appliquent également aux cérémonies de crémation et aux enterrements. “Pas de cérémonie possible au crématorium, seuls les actes techniques sont réalisés : on dépose le cercueil au crématorium et la crémation a lieu sans présence de la famille”, explique le directeur de L’Autre Rive. Les églises, elles, limitent à vingt le nombre de personnes pouvant assister aux cérémonies religieuses et imposent que soient respectées les mesures sanitaires de distanciation sociale permettant d’éviter toute contamination. La même politique à est adoptée dans les cimetières, certains d’entre eux limitant même à dix le nombre de personnes autorisées à se rendre sur place.

Quelles mesures concernent les familles qui doivent organiser des obsèques pendant l’épidémie du Covid-19 ? Nous faisons…

Publiée par L’Autre Rive – pompes funèbres à Paris sur Mercredi 25 mars 2020

Autant de circonstances qui compliquent le long processus de deuil engagé par les familles lors de la perte d’un proche. Ces dernières semaines, sur les 65 obsèques traitées par son entreprise, Baptiste Santilly dit en avoir vu entre 15 et 20 sans famille aucune. “Soit les gens étaient eux-mêmes infectés, soit ils avaient peur de sortir de chez eux”, explique-t-il. Pour pallier cette absence, ce dernier rendez-vous manqué, le gérant des pompes funèbres Santilly raconte avoir mis en place un système d’obsèques filmées pour garantir aux familles que tout s’est bien passé.  “On a également proposé des hommages aux familles pour qu’elles puissent se rassembler au cimetière après le confinement, et une fois la pandémie passée”.

Une dimension humaine et d’accompagnement qu’il est difficile d’assurer pleinement en ces temps troublés. “Aucun assistant funéraire n’est prêt à ça”, admet Baptise Santilly. “On doit respecter les mesures de sécurité, la distanciation sociale… Bien sûr l’empathie est là, mais c’est très compliqué”, poursuit-il, insistant sur le “travail extraordinaire” effectué par ses collaborateurs.

“On est stressé. C’est beaucoup de travail mais on fait ce qu’il faut”, ajoute Franck Vasseur. “C’est notre métier”, abonde-t-il. “Et il ne consiste pas seulement à mettre des gens dans une boîte et refermer.”

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